Je n'ai jamais aimé le mois de novembre. L'automne est une saison triste. Il n'y a rien à voir, rien à faire. Papa aussi est occupé par ce qui se passe en Angleterre. Il est préoccupé. Seuls Paul et Jean ne sont pas atteints par la monotonie de l'automne. Novembre s'écoule, ainsi que décembre. Avec lui arrivent le froid, Noël, mon anniversaire. Décembre, mon mois préféré. Enfant, j'attendais avec impatience la fin de l'année car elle m'apportait des cadeaux. Beaucoup de cadeaux d'un coup. Janvier. Janvier et le froid, mais aussi la neige. Pour me distraire mes frères m'invitent tous les samedi après-midi à faire avec eux une bataille de neige. Quelle gamine ! Mais je m'évade. J'oublie la tristesse, la solitude. Le seize janvier me rappelle à regret que je suis mariée et que mon mari est en Angleterre. Je n'ai reçu que trois lettres de lui. La dernière date du jour de mon anniversaire. Triste premier anniversaire de mariage ! Et moi qui avait pensé, un an auparavant, dîner avec lui en tête à tête, seul à seul ! Je n'espère qu'une seule chose : qu'il me revienne sain et sauf le plus tôt possible. Février. Mois maussade. Au revoir neige, d'une blancheur immaculée ! Bonjour pluie, vent, boue. Le temps se gâte de plus en plus, ce qui a pour effet d'interdire les jeux à l'extérieur aux jumeaux. Ils se concentrent sur leurs cours. Et moi de même. Elizabeth n'est pas une élève modèle mais s'applique tant bien que mal à satisfaire sa belle-mère. De plus, celle-ci lui enlève son seul réconfort dans ce pays étranger : Mme Tissandier exige que l'orpheline s'exprime en français et qu'elle n'utilise l'anglais que pendant nos leçons de première langue vivante. J'essaie cependant de la faire parler au maximum anglais. C'est sa langue maternelle. Son français n'est pas parfait mais elle s'améliore de jour en jour à une vitesse fulgurante. Voici qu'arrivent les vacances d'hiver. Repos pour tout le monde à la maison. Les garçons s'aèrent l'esprit. Dans quelques jours, c'est le trentième anniversaire de Luc. Comme j'aurai aimé lui préparer une fête ! Une petite réception, un bal. Mais rien de tout cela puisqu'il ne sera pas là. J'ai un mauvais pressentiment. Luc ne m'écrit plus, Papa ne nous informe plus de l'avancée des troupes françaises en Angleterre. Ils ont perdu. C'est ça, ils ont perdu, et Papa ne veut rien me dire. L'attente d'un être cher est toujours oppressante. Surtout quand on a aucune nouvelle d'elle depuis plusieurs mois. J'attends. J'attends tous les jours, une réponse, un signe de quiconque saurait quelque chose à propos de la situation des cavaliers là-bas. Le seize février est un mardi. L'anniversaire de Luc. Et il ne sera pas là. A cause du Roi. Pourquoi le Roi a décidé d'envoyer la cavalerie en Angleterre ? Pourquoi pas l'artillerie ou l'infanterie ? Que les Anglais se débrouillent tous seuls ! Les Français ont d'autres chats à fouetter ! Qu'ils me rendent mon Luc ! J'imagine ce qu'aurait pu, qu'aurait dû être le seize février de cette année. Une magnifique journée. Ciel dégagé, soleil brillant haut dans les cieux. La fin de l'hiver. Un jour où nous aurions pu effectuer maintes balades à cheval, Luc et moi. Mais non. Les dieux en ont décidé autrement. Le soir, mes frères me présentent la pièce de théâtre qu'ils étudient : Les fourberies de Scapin de Molière. J'ai moi aussi étudié cette pièce. Je ne les écoute qu'à moitié. Mon esprit est de l'autre côté de la Manche. Je pense à Luc. Que fait-il ? Vit-il encore ou, malheur !, est-il tombé au front ? Je le saurai peut-être demain, peut-être dans des mois. Une heure passe, puis deux. Pendant le dîner, je demande à mon père s'il a des nouvelles de la guerre en Angleterre. Il me répond qu'il ne connaît pas plus que moi la situation là-bas. Une semaine auparavant les rebelles gagnaient, puis silence. Plus personne n'écrivait à personne, de peur de se faire intercepter par l'ennemi. C'est beaucoup trop pour moi. Déjà que je ne comprends pas pourquoi Luc est parti se battre à des kilomètres de chez lui, mais pourquoi des Français devraient mourir pour une cause qui n'est pas la leur ? Passe encore que des Anglais bataillent contre ces rebelles, mais des étrangers ? Non. Que chacun se batte pour lui-même, son Roi, sa patrie. Je monte dans ma chambre, prétextant un mal de tête. Je prends mon carnet, j'écris ce qui s'est déroulé depuis le trente et un août, l'année précédente. J'en ai des choses à écrire ! Je me demande ce que font Melles Ingram, Melle Morvan, Melle Carmichael, Mrs Jaurès, Mr Vintage, Mr Carmichael. Sont-ils mariés ? Ou encore célibataires et à courir après les jeunes filles lors des réceptions ? Cela ne me concerne pas. Ils font ce qu'ils veulent. Des bruits de sabots claquent sur les pavés à l'entrée du domaine. Lourds et pourtant rapides. C'est peut-être un messager. Espoir éternel ! Espoir volatilisé car fausse alerte. Il monte au premier étage et entre dans le bureau de mon père. Je reste cependant tendue. Peut-être a t-il des nouvelles de Luc. Il redescend et se perd dans les bruits familiers des cuisines. Je prends un livre et commence à lire. Mais mon esprit est occupé par cet homme. Papa m'aurait averti si cela me concernait. Un messager pour Papa. Pas pour moi. Pourtant le bruit de ses pas ne m'était pas étranger. Je rêve ! C'est ça. J'espère que c'est Luc mais c'est impossible, Luc est en Angleterre. J'ai mal à la tête. Je m'allonge sur mon lit. Les jumeaux courent dans toute la maison. Papa leur dit d'aller dormir, tout de suite ! Ils y vont en ronchonnant. Quel âge ont-ils ? Quinze ans. En juin, seize. De véritables adolescents. On frappe à ma porte. C'est peut-être Papa ! Non, ce n'est pas mon père, c'est quelqu'un qui m'est encore plus cher. Luc ! Luc est ici ! Vivant ! Je me jette dans ses bras. Que je suis heureuse ! Enfin ! Nous nous regardons. Que du bonheur dans ses yeux ! Yeux marrons.
" - Enfin ! " C'est tout ce que j'arrive à lui dire. Enfin ! Il doit sûrement être fatigué. Avoir fait le voyage de si loin. Il me lâche les mains, recule de deux pas et me scrute. Je n'aime pas du tout quand il fait ça.
" - Vous n'avez pas changé.
- Si, Luc. J'ai pris quelques kilos. Quand vous n'étiez pas là, je n'ai plus fait attention à moi. J'ai toujours pensé à vous. Oh, Luc. Enfin ! Vous m'êtes revenu. " Je me blottis encore à lui. J'en avais besoin.
" - C'était vous, le messager ?
- Oui.
- Pourquoi n'êtes vous pas venu me voir tout de suite ?
- Dans l'état où j'étais ! Non, Marie-Catherine, non. " Il s'assit sur le lit. Je ne savais pas quoi faire. J'écris dans mon carnet l'arrivée surprise de Luc. Le seize février.
" - Luc, pardonnez-moi d'avoir oublié. Bon anniversaire ! " Il sourit. Il a trente ans. Il ne les fait pas.
" - Je n'aurais jamais cru que la guerre durerait aussi longtemps. Les rebelles étaient bien préparés.
- Mais, vous l'étiez aussi, non ?
- Bien sûr. Sauf qu'ils connaissaient déjà le terrain. On a gagné de justesse. Ils avaient mal calculé une sortie du fort et nous en avons profité.
- Vous avez perdu beaucoup d'hommes ?
- Quelques uns. Les anglais en ont sacrifié pas mal. Un tiers environ.
- Pauvres anglaises !
- Pourquoi ?
- Je n'aurais jamais pardonné aux Rois si vous vous étiez fait tuer.
- C'est le métier qui veut ça, Marie-Catherine.
- Le plus important pour moi est que vous soyez en vie. Le reste...
- On s'en contre fiche. " Il se lève, me porte jusqu'au lit où il me dépose. Il veut dormir. J'enlève jupe, gilet, chemise. Lui de même. Il se couche à mes côtés. Je ne sais pas quoi faire. Il me regarde, joues quelque peu empourprées. Il en a envie. J'en ai envie. Oui, Luc, je sais ce que vous voulez faire. Allez-y ! Je ne sais pas moi-même si je suis prête, mais j'essaierai de faire de mon mieux. Ses lèvres sont comme au premier jour. On s'embrasse avec fougue. On s'aime, peu importe le reste. Il enlève mon haut, parcourt tout mon corps de ses mains, de sa bouche, de son corps. J'oublie le monde entier. Il n'y a que Luc qui compte. Oui, Luc. Il se débarrasse de nos vêtements superflus. Il a chaud. Et moi, alors ! Je suis en train de brûler ! A mon tour de partir à la recherche du bonheur, dans ce corps étranger. Je couvre de baisers son visage, son cou, ses épaules, ses bras, sa poitrine, large, musclée, lisse, son ventre et je descends de plus en plus bas. Je m'étonne du fait que toute timidité se soit évanouie en un instant. Et lui ! Il n'aurait sûrement pas imaginé cela d'une fille de dix-neuf ans comme moi. Il m'enlace de ses longs bras. Je me perds dans ce bonheur inconnu. J'entoure son cou pâle de mes petits bras, il me soulève et m'assoit sur ses cuisses. Je sens son sexe près du mien. Ils se caressent involontairement, ce qui actionnent chez nous des spasmes d'intensité croissante. Notre comportement n'a plus rien d'humain. Nous sommes de simples animaux qui cherchent à combler un manque. Le mien se situe entre mes cuisses, le sien aussi. Il ne dure que quelques millièmes de secondes durant lesquelles nous sommes dans un état différent de celui que nous connaissions jusqu'à présent. J'ai peur, peur de ne pas être à la hauteur, peur de ne pas assouvir son désir. Mon bonheur atteint son point culminant quand il me pénètre, lentement, profondément. Mon corps m'interdit de crier, d'exprimer ce que je ressens. Je le regarde, il a des yeux gris. Yeux gris. Plus d'yeux marrons. Yeux gris comme la lune. Ils dissipent les ténèbres qui nous enveloppent. Et dans un soupir, il lâche :
" - Je veux trois enfants. Deux filles et un fils. " Je m'abats. Je m'abats sur lui, fatiguée comme je ne l'ai jamais été. Heureuse. D'avoir pu connaître cet instant magique avec lui. Et nous sombrons dans un sommeil que l'on voudrait sans fin.