Pendant les vacances d'été, nous partîmes au bord de la mer. L'eau, le vent, le sable, la chaleur me firent du bien. J'oubliai le mariage désastreux, le mari, l'enfant, tout. Jouant comme une gamine avec la jeunesse, mes frères et Elizabeth. J'eus encore quelques vomissements mais beaucoup moins imprévus qu'au début. J'acceptai le fait d'être mère plus facilement, ayant une famille qui m'aime. J'adorai voir l'étonnement dans les yeux de ces quatre personnes, quand ils posaient leurs regards sur mon ventre grossissant. Comme j'aurai aimé que tous ces yeux bleus fussent marrons. Yeux marrons. Luc. Je pensai à lui chaque soir et chaque matin. J'aurai tant voulu qu'il soit ici, avec nous.
Avec septembre arriva la rentrée des classes. Je continuai d'aider Elizabeth dans ses leçons. Mais au mois d'octobre, mon père prit une institutrice pour l'adolescente.
" - Il faut que tu te reposes avant l'accouchement. " m'a dit mon père. Il était heureux, peut-être l'aurait-il été si le père de l'enfant était là. Il faut que je me repose. Avant l'accouchement. Quand aura t-il lieu ? L'accouchement. Un mot qui fait peur. Je demandais à mon père comment s'étaient passés les deux grossesses et deux mises au monde de Maman. Maman avait mis seize heures pour moi et autant pour mes frères. Seize heures ! Mon Dieu, que c'est long ! Souffrir pendant tout ce temps. J'espérai du réconfort, mais c'était plutôt de l'appréhension que je ressentais. Novembre. Novembre et le mauvais temps. J'avais calculé qu'ayant couché avec Luc en février, j'accoucherai en novembre. 2ième mois + 9 mois = 11ième. La journée, je brodais des vêtements pour l'enfant à naître. Tout petits, tout blancs. La première semaine de novembre, mon père m'offrit en avance un berceau pour le bébé. On le plaça dans ma chambre comme je l'avais désiré. Cet enfant sera toujours avec moi. Toujours. Même si je ne l'aime pas encore. Un mercredi matin, en me levant, je me sentis particulièrement mal. Dans le bas-ventre. Quelque chose me lacérait. Je m'étais assise sur le fauteuil, pour ne pas tomber. J'appelai Elizabeth. Sa chambre étant juste à côté de la mienne, elle m'entendit et vint rapidement. Un quart d'heure plus tard j'étais allongée sur le lit, Paul près de moi. Ils avaient envoyé un message à Papa et au médecin. Celui-ci arriva une demi-heure plus tard. Je me trouvai seule avec lui et la sage-femme, une dame d'une trentaine d'années.
" - La dilatation a déjà bien commencer. Depuis combien de temps avez-vous mal, Madame ?
- Une heure et demie environ.
- Détendez-vous, Mademoiselle, détendez-vous. " La sage femme m'appelait toujours Mademoiselle alors qu'elle sait que je suis mariée.
" - Pensez à autre chose, Mademoiselle. Tenez, fixez le calendrier qui est derrière nous. " J'exécutai ses ordres. Une heure passa, puis deux. Je n'arrivai pas à me détendre. Comment veulent-ils que je sois détendue ? J'ai mal, c'est ma première grossesse, je n'ai personne à mes côtés. Il faut dire que je n'ai voulu personne.
" - Mademoiselle, connaissez-vous d'autres dames qui puissent être dans la même situation que vous ? Peut-être nous les connaissons.
- Melle Ingram ?
- Celle-la s'est mariée à Mr Vintage. Elle a accouché en mars d'un garçon. Elle a mis le temps. Dix-sept heures ! Le cheval n'a rien facilité. Et elle est encore enceinte.
- Et sa s½ur ?
- Melle Ingram Marguerite est devenue Mme Carmichael. Ils ont eu un fils le mois dernier. Ça lui a pris une quinzaine d'heures.
- Melle Carmichael ?
- Elle prépare son mariage avec Mr Jaurès. Pas d'enfant.
- Ils ne sont pas mariés. Et l'autre Mr Jaurès ?
- Célibataire. Militaire. D'après son frère, il est souvent en voyage.
- Melle Morvan ?
- Je ne connais pas. " Je m'étais détendue. Comme ça, Rose a mis dix-sept heures. Elles s'étaient à peu près toutes mariées et avaient eu déjà leur premier enfant. Les contractions avaient été au début très violentes, mais maintenant elles devenaient régulières. Elles me faisaient mal, mais je tenais le coup. Maman n'avait pas crié. Je ne crierai pas, moi non plus. Une heure passa encore. L'horloge dans le couloir sonna treize heures. Les contractions se firent plus vives, plus douloureuses. Je supportais comme je le pouvais. Je n'exprimai pas ma douleur mais mon visage ne pouvait la cacher. Je souffrai trop. Luc. Aidez-moi, Luc. Pourquoi je l'appelle alors qu'il m'a laissé ? Parce que je l'aime. Je m'endors. Je rêve. Je suis sur une plage. La mer. Je suis enceinte. Normal, je n'ai pas encore accouché. Qu'est-ce que je fais sur une plage ? J'étais en train d'accoucher. J'ai très envie de nager, je ne sais pas pourquoi, mais j'en ai envie. Je nage. Loin. Très loin. Je panique, je ne sens plus le sol sous mes pieds. Au secours ! A l'aide ! Je ne veux pas mourir. Pas maintenant. Je dois vivre. Vivre pour l'enfant que je porte. J'aperçois une lumière dans le ciel. Un visage se dessine. J'y perce deux yeux marrons. De beaux yeux marrons. Des cheveux noirs ondulés sur la nuque. Luc. Il me sourit. Luc, aidez-moi. Sauvez-moi.
" - Mademoiselle ? Mademoiselle ? Vous m'entendez ? " C'est la sage-femme. Je l'entends. Je la regarde. J'ai le visage baigné de larmes.
" - Vous vous êtes endormie. Ce n'est pas grave. Reposez-vous deux minutes. " J'essuie les larmes. Je respire. J'ai très mal. Très mal au ventre. J'en informe le médecin. J'ai envie de pousser.
" - La dilatation est terminée. Vous n'en avez plus pour longtemps. Ecoutez bien ce que je vais vous dire de faire. " J'ai envie de pousser fort, très fort. Je fais ce que le médecin me dit de faire. Je pousse, je souffre, je respire. Après une demi-heure d'atroces souffrances, je donne naissance à l'enfant. Il crie, hurle. L'entendre amène en moi des sentiments nouveaux : fierté, satisfaction d'avoir mis au monde cet enfant, peine qu'il soit déjà sur terre. Je vais devoir le partager avec ma famille. Je peine à m'asseoir sur mon lit. Le médecin examine le nouveau-né. Je reprends des forces. Je soupire. C'est terminé. La sage-femme me met dans le bras mon enfant. Il est joli.
" - C'est une fille, Madame. " Une fille. Elle est rousse. Elle crie. Elle a les yeux marrons de son père. Elle me regarde avec étonnement. De grands yeux marrons. Yeux de Luc. Je la nourrie au sein. Elle boit goulûment.
" - Laissez-moi entrer, docteur ! Je suis le père de l'enfant ! Père, lâchez-moi ! Je ne leur ferai rien.
- Laissez-le entrer, s'il vous plaît. " dis-je à la sage-femme. Elle lui ouvre. Il entre, passe devant la sage-femme comme si elle n'existait pas, s'agenouille près du lit. Il me regarde nourrir sa fille. Ses yeux sont pleins de tendresse, d'amour, de regret.
" - Marie-Catherine, me pardonnez-vous d'être parti, vous laissant dans une situation que vous n'auriez jamais dû connaître seule ?
- Luc, vous êtes déjà pardonné. Vous m'avez beaucoup aidé pendant l'accouchement. Comment allez-vous appeler votre fille ?
- Notre fille. Trouver lui un prénom.
- Dans ma famille, ce sont les pères qui choisissent le prénom de leur fille.
- Dans la mienne, ce sont les mères. On est coincés.
- Luc, elle a vos yeux. De jolis yeux marrons. Mais les cheveux... Personne n'a de cheveux roux. Maman était blonde.
- Ma mère était rousse, cela explique la couleur de cheveux de... Juliette. J'ai commencé. On donnera un nom à nos enfants chacun son tour. C'est une nouvelle règle, règle de base de la famille que je veux fonder avec vous. " Il m'embrasse la main, la joue et sa fille.