" - Madame, vite ! Sauvez-vous ! Ils arrivent ! " Je sors de ma chambre, entre dans celle de Juliette, la prends et me sauve. Où ? N'importe où ! Des cris fusent de tous les côtés. Peur panique dans tout le domaine. Ils sont entrés dans les cuisines. Pas question de descendre. A moins que.. Oui ! Je descends tant bien que mal par derrière. Je sors dans le jardin en essayant de passer inaperçu. Juliette et mon enfant me fatiguent. Ainsi que la neige. Nous sommes en janvier. J'arrive tout de même à m'abriter dans la forge. Il y fait meilleur que dehors. Je me repose. J'écoute. Des cris, des ordres, des rires. Atroces. Je lis dans les yeux de Juliette de la peur. J'ai peur moi aussi. J'espère qu'ils ne nous trouveront pas. Des bruits de pas étouffés. Je retiens ma respiration et plaque ma main contre la bouche de Juliette. Il entre. Un homme. Un pillard. Il a les yeux rieurs à ma vue.
" - Tiens, tiens, tiens. La maîtresse de maison. Que faites-vous ici, Madame ? Ce n'est pas un endroit pour une dame de votre rang. " Je le regarde attentivement. Que va t-il faire ?
" - Petite, je vais m'amuser avec Maman et après ce sera avec toi, même s'il faudrait attendre. Ah ah ah ! "
" - Ne lui faites rien, s'il vous plaît.
- T'as pas compris, je crois, M'dame. Je vais d'abord m'éclater avec toi, même si avec un ventre pareil... C'est ton mari qui a fait ça ou ton amant ? " Je rougis. Juliette s'est collée contre moi. Elle tremble comme une feuille.
" - Oh, ou bien mieux. T'as une fille. Eh bien, regarde la bien, parce que tu ne la reverras plus jamais. " Il sort son sabre de son fourreau, la trempe dans le feu brûlant de l'âtre et se dirige vers moi. Que faire ? Je recule, tenant par la main ma fille. Que fait-il ? Il s'avance de plus en plus vite, un sourire diabolique aux lèvres.
" - Non ! " Il m'arrache Juliette qu'il repousse dans un tas de foin, me tord un bras et avance son sabre près de ma figure. Je vois Juliette, épouvantée par cette scène. Je me débats comme je le peux mais cet homme est trop fort. Je ferme les yeux pour que l'arme chaude ne les brûle pas. Je sens la chaleur insoutenable du feu sur mes paupières. L'homme appuie de plus en plus avec son sabre. Je hurle de douleur. Pourquoi ? Pourquoi me fait-il cela ? J'ai mal ! Il arrache l'arme de mes yeux endoloris.
" - Ouvre les yeux, salope ! " ordonne t-il. Je m'exécute, pas pour lui mais pour moi. Les ténèbres. Il fait noir. Je ne vois rien. Je suis aveugle. Il m'a rendu aveugle. Je tâte mes paupières, mes yeux.
" - Juliette ! " j'appelle. L'homme rit. D'un rire démoniaque.
" - Bien fait pour toi, sale putain ! " Et il sort, je l'entends.
" - Juliette ! " j'appelle une deuxième fois. Elle bouge, me prend la main et pleure dessus. Je ne peux pas la voir. Je ne la reverrai plus jamais. Ma fille ! Je la câline. Et je pleure sur mon sort. Je suis condamnée à rester aveugle jusqu'à la fin de mes jours. Des coups de feu. Des chevaux hennissent.
" - Juliette, il faut qu'on sorte. Trouve la sortie et appelle de l'aide. " Elle court vers une porte, s'arrête.
" - Maman, c'est fermé. " Je me fraye un chemin jusqu'à ladite porte. Fermée, effectivement. Je tambourine sur le bois humide. Juliette aussi. Au bout de quelques minutes d'efforts vains, la porte s'ouvre.
" - Marie-Catherine ? ! " C'est Luc.
" - Holà ! Que s'est-il passé ici ? Juliette...
- Luc, un homme nous a attaqué.
- Pas un mais une vingtaine !
- Nous nous sommes cachées ici, croyant cet endroit sûr.
- Dans une maison, aucune pièce n'est sûre, Marie-Catherine, dans ces circonstances. Comment allez-vous ?
- Mal. Luc, on m'a... " Il me prend dans ses bras et m'appuie contre sa poitrine.
" - Non !
- Que vous a fait cet homme ?
- Il m'a...
- Oui ?
- Luc, je suis désolée, je n'ai rien vu venir ! " Au mot 'vu' je fonds en larmes sur lui. Il prend Juliette dans ses bras.
" - Papa, Maman ne voit pas.
- Pardon ?
- Maman ne voit pas. " Il ne veut pas croire sa fille.
" - C'est quoi cette histoire ?
- C'est la vérité, Luc. L'homme m'a rendu aveugle. Je ne vois rien. Je ne verrai plus jamais ce monde.
- Venez, il faut qu'on sorte. » Il me guide dehors. Je ne veux voir personne. Je ne veux pas que Papa sache, que les jumeaux sachent, qu'Elizabeth sache.
« - Luc, amenez-moi dans ma chambre, s'il vous plaît. " Une fois en haut, je pleurais sur mon lit, voulant mourir. Je ne verrai pas mes enfants grandir. Injustice ! Mais la vie continue son long cours que l'on dit tranquille.